Penser collectivement

De Wikidébats
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Écrit par Emmanuel-Juste Duits au milieu des années 1990, comme un chapitre du livre L'homme réseau - Penser et agir dans la complexité, ce texte décrit de façon visionnaire les grandes lignes d'un site comme Wikidébats, ses motivations et ses enjeux, dans une société où n'existe encore aucun outil permettant de synthétiser, confronter et mettre à l'épreuve les grandes options politiques, philosophiques, religieuses et sociales.


Comment faire un choix ? N’est-il pas possible de faire un véritable état des lieux, collectivement, des propositions sociales et politiques ? Le bilan des arguments et des expériences « pour » et « contre » les grandes options dépasse bien souvent les possibilités d’un seul individu. Pour qu’un tel bilan ait une valeur, il est essentiel qu’y collaborent des spécialistes de disciplines diverses, des personnes de cultures différentes, etc. Mais ce dialogue constructif tous azimuts, comment le faire émerger ? Il faut concevoir une nouvelle structure, espace pour une véritable pensée collective.

On sait qu’il y a un grand nombre de colloques et de forums. Souvent, les participants viennent passer deux ou trois jours, ils émettent une communication, discutent celles des autres intervenants, mais ont-ils le luxe de temps pour décortiquer chaque argument ? Essaye-t-on de pousser un débat jusqu’à ses fondements ultimes, pour savoir si oui ou non telle idée émise est valable, ou intenable ?

Vu la masse des faits scientifiques, des recherches psychologiques, des expériences politiques et sociales : il y a nécessairement des conceptions réfutées. On sait que la notion de « race » par exemple est un concept largement rejeté à la lumière des connaissances biologiques modernes. N’est-ce pas le cas de beaucoup d’autres conceptions ? Les données de la physique quantique ne rendent-elles pas obsolète la vision mécaniste du monde ? Les recherches écologiques et systémiques n’invalident-elles pas l’économie de marché et son idéologie productiviste ?

Toutes ces questions sont débattues dans tel ou tel cercle. Sont-elles approfondies ? L’état des connaissances, à force de se diluer entre foule de milieux, de congrès dans le monde entier, forme une étrange brume. Nous ne savons plus, collectivement, où nous en sommes.

Il manque un espace réellement commun où le débat fondamental serait tout à la fois structuré et rendu visible. Où des résultats décisifs, s’il y en a, seraient constatés. En lisant les livres tirés des colloques, on a hélas le sentiment d’assister à la juxtaposition de points de vue, sans qu’un « conflit fructueux » des idéologies ne soit orchestré et mené à terme.

Au Moyen Âge scolastique et plus tôt, durant l’Antiquité, les philosophes arrivaient sur l’Agora pour développer et mettre à l’épreuve leurs thèses. Il ne s’agissait pas de faire une conférence, présenter son produit intellectuel en feignant de le mettre en question une ou deux heures ensuite, pour reprendre dare-dare son avion pour New York.

Il faudrait rétablir l’exigence du risque intellectuel et de l’examen minutieux de chaque argument avancé. Pour éprouver véritablement les options essentielles.

À mon sens, il va nécessairement se créer un organisme spécialisé dans cette tâche. Nous allons essayer de le décrire, et de montrer qu’une telle ambition – le Grand Débat – est réalisable. Christian Camus, qui a inventé ce projet avec l’auteur, l’a dénommé Institut de recherche philosophique (IRP). Gardons provisoirement ce nom.

Fonctionnement et structure

L’Institut de recherche philosophique organiserait plusieurs grands débats, consacrés chacun à une question fondamentale. Il s’agira de questions conditionnant l’ensemble des problèmes existentiels, philosophiques et politiques.

Chaque grande question, objet d’un débat distinct, sera formulée de façon à définir un petit nombre des réponses tranchées. Par exemple : « Y a-t-il une intention derrière l’univers ? ». Options possibles : « Il y a une intention », « Il n’y en a pas », « La question est indécidable », « Le sens du terme intention doit être clarifié ».

Les débats se dérouleront sur un site internet, permettant à des personnes de tous pays d’intervenir, et de réagir en temps différé.

Comment veiller à la visibilité des idées émises ? Au sein de chaque débat, des observateurs résumeront les interventions, l’état des discussions. Dans leur travail de synthèse, ils s’efforceront de rapporter avec brièveté et force tous les arguments – même ceux avec lesquels ils sont en désaccord. Peu à peu, pour chaque débat, un sommaire des arguments de fond sera constitué. Ainsi, on trouvera une rubrique correspondant à chaque argument-clé, puis les nouvelles interventions s’y classeront. Une fiche-signalétique sera faite pour l’intervention : on précisera s’il s’agit d’un raisonnement, d’un témoignage, d’une expérience scientifique…

Les arrivants sur le site général visualiseront un sommaire où figureront tous les grands débats. Une fois entrés dans l’un d’entre eux, ils cliqueront sur tel ou tel sous-groupe (représentant une des options) et verront la liste des arguments-clés. Ils pourront même créer une nouvelle option, s’ils jugent qu’un point de vue possible est absent.

Les débats auront une durée de vie illimitée : impossible de quitter la scène avant d’avoir développé puis décortiqué chaque argument jusqu’à l’os. Mais bien sûr, les mêmes intervenants ne pourraient pas rester indéfiniment sur le site.

Quelques problèmes peuvent compromettre une telle démarche. Voyons lesquels et esquissons des solutions réalisables.

Si ce forum est ouvert à tous – et c’est notre souhait –, on risque d’être submergé par une certaine quantité d’interventions touffues, obscures ou franchement délirantes. Comment éviter ce danger ?

Chaque sous-groupe, rassemblant les partisans d’une même option (exemple : ceux qui pensent « Il n’y a pas d’intention derrière l’univers »), pourra désigner ses délégués, qui filtreront et résumeront les interventions de leur camp avant de les insérer dans le débat général. On évitera par ce moyen et la censure et la redondance.

Les nouvelles interventions, élaguées par les délégués, seront signalées dans le sommaire des arguments. À partir de chaque argument avancé, on pourra cliquer sur les critiques et les contre-arguments proposés.

Le débat ne sera pas strictement philosophique. On devra considérer nombre de données factuelles, qui seront dûment référencées et si possible vérifiées. Ainsi les expériences parapsychologiques pourront être répertoriées, avec leur degré de véracité et les critiques correspondantes. De même les théories scientifiques intéressantes au niveau philosophique, économique, social, ou les données psychologiques révélatrices (songeons à la psychologie sociale, qui nous apprend bien des choses sur « l’âme » humaine, son rapport au Mal notamment).

L’IRP tentera de définir des expériences cruciales, autres que l’échange intellectuel, pour trancher certaines questions quand c’est possible.

Peu à peu un document général prendra forme, avec la participation de tous ceux qui voudront intervenir, farfelus, docteurs en Sorbonne, physiciens, religieux, militants, etc.

Régulièrement, les délégués et des « observateurs » seront chargés de résumer l’ensemble des textes, en mettant en lumière les points décisifs. Par exemple les divergences irréductibles, les faits susceptibles d’invalider un argument, etc. Il s’agira de garantir par ce document général que l’ensemble de la question reste visible et accessible (entre autres sous forme de livre).

Cette structure comportera une réelle souplesse, puisque les délégués comme les intervenants varieront, entrant et sortant du débat à leur guise. En revanche, une pensée collective se constituera. Bien sûr, la méthode de l’IRP pourra être appliquée à des problèmes sociaux et concrets. Les observateurs tenteront de voir les points acquis et les points qui restent ouverts, voire indécidables rationnellement.

Un comité d’éthique veillera à l’ouverture idéologique de l’IRP. Celui-ci n’est pas censé favoriser tel ou tel point de vue. Le Comité devra garantir à chaque intervenant – quel qu’il soit – que ses arguments, expériences et objections seront prises en compte et incorporées au débat, même si ses opinions heurtent les croyances établies ou le « politiquement correct ». Les querelles de personnes, insultes et autres diatribes seront supprimées, mais ici il faudra plutôt limiter toute « sélection », qui risquerait de devenir une censure.

Et le financement ? Il faudra un certain budget, assez modeste, pour consigner les débats, les faire circuler, et surtout qu’un personnel attentif puisse les résumer. Mais de tels frais sont bien plus limités que ce que demande l’affrètement d’un bateau pour une course autour du monde. Si des mécènes institutionnels et des entreprises peuvent offrir dix millions de francs pour construire un fier vaisseau, pourquoi pas pour un IRP ? Celui-ci nécessiterait un investissement bien moindre, et un personnel assez restreint : rédacteurs, modérateurs, traducteurs, opérateurs de saisies. Le local consisterait en petits bureaux, les débats ayant lieu via Internet ou parfois dans des salles louées.

L’IRP demandera néanmoins un budget pour se faire connaître et diffuser ses résultats. Cet organisme n’aura son sens plein que s’il peut devenir un réflexe, un outil de plus en plus utilisé. Idéalement, il faudrait que tout chercheur et tout individu qui s’interroge sur un problème de fond recoure à l’IRP. Et y trouve des éléments utiles : répertoire des arguments/pratiques/témoignages concernant sa question, développement sur des points précis, critiques élaborées de chaque argument, adresse de mouvements qui mettent en pratique les différentes approches, etc.

Ainsi, au lieu de se perdre dans le marécage d’Internet, le citoyen disposera d’une base de connaissances critiques, les plus larges possibles, avec des applications concrètes dans son existence et la société. Il ne se sentira plus un consommateur d’expériences virtuelles, mais un décideur de sa vie et même de l’évolution planétaire. C’est sans doute une vision utopique, mais il me semble que la visibilité réelle des problèmes sociaux et philosophiques, de leurs réponses, avec leurs grandes articulations, sera un outil indispensable à toute démocratie du futur.

Ici encore, répétons-le : à mon sens, il ne faudrait exclure a priori aucune opinion, même l’extrême-droite ou l’intégrisme, de ce genre de débat. Au contraire, ce serait l’occasion de les passer au tamis de la critique la plus approfondie. Tout comme les autres visions du monde, bien sûr…

À quoi pourrait aboutir l’Institut de recherche philosophique ?

Deux possibilités. Soit, en fin de compte, une vérité se dégagerait rationnellement par la masse des échanges et des faits confrontés. Aboutissement qui paraît aujourd’hui bien improbable.

Soit on se retrouvera avec quelques systèmes irréductibles les uns aux autres, cohérents et en accord avec la plupart des faits connus. Ces systèmes constitueront alors autant de philosophèmes : à savoir, des structures indécidables, reflétant des visions du monde fondamentales. À ce stade c’est la liberté humaine qui doit s’exercer (ou la psychologie). De toutes les façons, l’IRP aura bien sûr à mener des débats sur l’influence psychologique. Ainsi, un débat du style « Tous nos points de vue ne sont-ils qu’un reflet de nos conditionnements psychologiques ? » sera utile. Mais il ne résoudra pas forcément le problème du choix philosophique.

Enfin, l’IRP pourra avoir une incidence intéressante sur les débats politiques. Il permettra de définir des types fondamentaux de sociétés et leurs conséquences. Au lieu de subir l’évolution soi-disant irrésistible de l’économie, les citoyens seront invités à concevoir tous les régimes possibles, à en discuter avantages, inconvénients et fondements philosophiques. Le cheminement entre ces modèles et notre société telle qu’elle est pourront constituer des ramifications du débat. Ainsi, un choix de société un peu plus large que ce qu’on présente de nos jours serait réintroduit dans la conscience humaine.

Nous pensons qu’un jour un IRP naîtra. Il nous semble conforme à une grande tradition française, celle de l’Encyclopédie. En répertoriant les connaissances à un moment donné, pour éviter l’éclatement d’un savoir en expansion géométrique, les philosophes des Lumières ont créé une nouvelle civilisation. Notre monde à son tour risque de se dissoudre par sa trop grande richesse, amenant la formation d’atomes sociaux de plus en plus incommensurables. En créant un espace de ponts et d’unification, peut-être fera-t-on apparaître cette nouvelle pensée que nous pressentons certaines nuits d’insomnie !

Mener sur Internet un grand débat philosophique, qui approfondisse réellement les questions fondamentales, sans autre considération qu’améliorer la qualité des discussions, tel est le projet de l’Institut de recherche philosophique de Christian Camus. Un tel espace d’échange organisé mais sans exclusive permettrait de briser la tendance actuelle à l’émiettement du savoir – et du Net – en chapelles et clubs étanches.

Chaque fois, dans l’Histoire, que l’on assiste à une explosion et une divergence des savoirs, on voit se mettre en place un mouvement de récapitulation et de synthèse, telles les grandes « Sommes » de l’époque hellénistique et de la fin du Moyen-Âge, et l’Encyclopédie du XVIIIe siècle. L’originalité du projet actuel est de permettre une synthèse dynamique et collective.

Textes d'Emmanuel-Juste Duits

  • Qu'est-ce que le débat méthodique ? : paru sur le blog « Tolérance active », ce texte décrit les motivations du débat méthodique et d'un site comme Wikidébats, face à la partialité des sources d'information et l'absence de confrontation des points de vue.
  • Appel au libre-examen et à la tradition de l’agora : paru sur le blog « Tolérance active », ce texte est un appel à renouer avec la tradition grecque qui remonte à Socrate et qui consistait à discuter rationnellement des croyances, sans censure ni réserve.
  • Dépasser la complexité : paru sur le blog « Tolérance active », ce texte présente l'intérêt d'une méthode faisant le tour des principales questions de société, afin de ne pas laisser les individus désemparés face à la pluralité et la technicité de ces questions.
  • Penser collectivement : paru à la fin des années 1990, comme un chapitre du livre L'homme réseau - Penser et agir dans la complexité, ce texte décrit de façon visionnaire les grandes lignes d'un site comme Wikidébats, ses motivations et ses enjeux, dans une société où n'existe encore aucun outil permettant de synthétiser, confronter et mettre à l'épreuve les grandes options politiques, philosophiques, religieuses et sociales.

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