La Première Guerre mondiale a brutalisé la pensée de Lénine

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pouce d'argument Cet argument est une objection dans le débat Lénine est-il le précurseur de Staline ?
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flèche vers le haut dans un cercle Cet argument est une objection à Lénine a théorisé et revendiqué la terreur de masse
SOUS-ARGUMENTS OBJECTIONS
Lénine a encouragé les actes de terreur
Lénine donnait personnellement les ordres
Lénine a fait l'éloge de la terreur
Lénine a théorisé la dictature
Lénine a justifié théoriquement la terreur
La terreur est intrinsèque au léninisme
La Première Guerre mondiale a brutalisé la pensée de Lénine
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Présentation de l'argument

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Citations

« Si Lénine a, dès 1903-1905, théorisé la nécessité de la violence révolutionnaire sous ses formes les plus larges, la guerre de 1914, en portant la violence militaire à un niveau jusque-là inconnu, le pousse à radicaliser sa conception et à justifier par la guerre des « capitalistes » la généralisation de la violence révolutionnaire ; transposant cette violence militaire sur le terrain de la politique, Lénine considérera bientôt tout opposant à sa volonté comme un « ennemi » voué à la soumission ou à l’extermination. »
Stéphane Courtois, « La terreur : moyen ordinaire de gouvernement », Communisme et totalitarisme, Perrin, Paris, 2009.
« L’irruption de la guerre moderne sur la scène de l’histoire en août 1914 transforme la vision de Lénine et la radicalise : tout conflit politique ou social est désormais assimilé à une guerre qui n’est plus un moment exceptionnel mais un temps ordinaire et permanent. La guerre civile domine la conception léniniste de la politique en général et de la révolution en particulier. Extrapolant les événements en cours, Lénine en vient à considérer que le monde est entré dans « l’époque de la guerre » qui fait de la guerre civile le principal moyen d’action du prolétariat – dans son esprit, le Parti bolchevique – pour s’emparer du pouvoir et façonner une nouvelle société. Dès août-septembre 1916, il écrit : « A la guerre bourgeoise impérialiste, à la guerre du capitalisme hautement développé, ne peut objectivement être opposée, du point de vue du progrès, du point de vue de la classe d’avant-garde, que la guerre contre la bourgeoisie, c’est-à-dire avant tout la guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie pour la conquête du pouvoir, guerre sans laquelle tout progrès sérieux est impossible. » Et il précise que cette « guerre civile pour le socialisme » est « aussi une guerre, par conséquent elle doit aussi ériger inévitablement la violence au lieu et place du droit. […] Le but de la guerre civile est de s’emparer des banques, des fabriques, des usines, etc., d’anéantir toute possibilité de résistance de la bourgeoisie, d’exterminer ses troupes ». Sans la moindre hésitation, il l’évoquera en octobre 1917 : « Cette guerre pourra être violente, sanguinaire, elle pourra coûter la vie de dizaines de milliers de propriétaires fonciers, de capitalistes et d’officiers qui épousent leur cause. Le prolétariat ne reculera devant aucun sacrifice pour sauver la révolution » »
Stéphane Courtois, « Guerre et totalitarisme », Communisme et totalitarisme, Perrin, Paris, 2009.
« Cette politique révolutionnaire inédite avait été pensée préalablement, entre 1915 et l’été 1917, et elle était pour une large part le fruit d’une autre conjoncture exceptionnelle qui n’était pas liée de manière spécifique à la Russie : la Première Guerre mondiale. Cette guerre, à la fois tellement préparée par les puissances et tellement inattendue pour les gouvernements et les opinions publiques au regard de ses effets dévastateurs, a provoqué une soudaine radicalisation de la conception léniniste, pesant à un double titre sur la pensée du chef bolchevique. Elle l’a définitivement incité à considérer la guerre civile comme expression suprême de la lutte de classe, ce qui présida au rejet immédiat et total de la révolution « bourgeoise » et démocratique de février 1917. Parallèlement, cette guerre a donné à Lénine des indications décisives sur la nature et l’organisation du pouvoir dont il rêvait désormais de s’emparer. Ces deux facteurs ont définitivement confirmé l’émergence de plusieurs des traits caractéristiques des régimes totalitaires : le principe du parti unique, la terreur de masse et le monopole de la production et de la distribution, assurées désormais par un énorme appareil bureaucratique. Cette mutation finale chez Lénine d’une pensée à l’origine social-démocrate en pensée proto-totalitaire est symbolisée par l’un des trois textes fondateurs du léninisme – après le Que faire ? de 1902 et avant L’État et la révolution de 1917 –, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, rédigé en 1916. »
Stéphane Courtois, « Le poids de la guerre sur la pensée de Lénine », Quand tombe la nuit, L'Âge d'Homme, Lausanne, 2001.

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Sous-arguments

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Objections

Cette brutalité est un héritage de la société tsariste

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La brutalité de la pensée de Lénine est un héritage de la société tsariste
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« Dans un article publié en 2001, j’avais insisté sur le fait que la guerre de 1914-1918 avait « brutalisé » la pensée de Lénine, en semblant légitimer la violence et la terreur que celui-ci mit en œuvre à partir de 1917. Or, comme Dominique Colas l’a souligné en réponse, la « brutalisation » initiale de la pensée de Lénine était bien antérieure. Elle renvoyait à la fois à l’idéologie léniniste et à la réalité de la violence sociale et politique dans la Russie tsariste. […] Quant à la violence politique dans l’empire tsariste, elle atteignit en 1905-1906 une acmé qui ne fut dépassée qu’à partir de l’automne 1917. Déjà, entre 1900 et 1903, la Russie avait enregistré plusieurs milliers d’assassinats politiques contre des représentants du pouvoir, y compris le ministre de l’Instruction publique en 1901 et celui de l’Intérieur en 1902, puis à nouveau en 1904. En décembre 1905, une tentative insurrectionnelle à Moscou entraîna la mort de 670 personnes. De 1906 à 1908, on compte plus de 26 000 attentats et plus de 6000 assassinats politiques, dont plus de 2440 fonctionnaires, avec en point d’orgue l’assassinat du Premier Ministre, Stolypine, en 1911. De son côté, le pouvoir réagit en multipliant les condamnations à mort pour motif politique – 3682 en 1908-1909 –, même si toutes ne furent pas exécutées. Il est clair que si la guerre de 1914-1918 a pesé sur la pensée de Lénine, ce n’est pas à titre de légitimation fondatrice de l’usage de la violence, mais comme simple justification propagandiste, Lénine développant le syllogisme de la guerre « impérialiste » qui justifie la guerre de classe. La récente biographie de Staline dans le Caucase avant 1917 souligne cette articulation puissante entre idéologie de guerre de classe, violence sociale endémique, grande délinquance et violence révolutionnaire. »
Stéphane Courtois, « Guerre et totalitarisme », Communisme et totalitarisme, Perrin, Paris, 2009.

Lénine n'a pas combattu sur le front

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Lénine n'a pas combattu sur le front
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« Dans une réflexion développée un peu plus tard dans sa correspondance avec l’historien allemand Ernst Nolte, François Furet a précisé sa pensée. De même qu’il y rappelle le caractère matriciel de la Révolution française pour toute une époque, il écrit que la Première Guerre mondiale « a suscité une communauté d’époque entre les passions soulevées par ces régimes inédits [totalitaires] qui ont fait de la mobilisation des anciens soldats le levier de la domination sans partage d’un seul parti ». Or, cette description ne correspond guère au cas de la première révolution totalitaire, la révolution bolchevique. En effet, celle-ci s’est déroulée dans le cadre d’une large débandade de l’armée russe, alors que pas un seul chef révolutionnaire – en particulier bolchevique – n’a été soldat et n’a fait la guerre, la plupart d’entre eux étant en exil intérieur ou émigrés à l’étranger. En réalité, la force révolutionnaire a été constituée à Petrograd par des soldats de garnison qui n’avaient jamais combattu et qui refusaient d’aller au front, par des ouvriers en armes – les gardes rouges – et par les marins de Cronstadt – qui, confinés depuis le début de la guerre sur leurs bateaux, n’ont pas eu à combattre. Et à la campagne, ce sont les paysans non mobilisés qui, dès le printemps 1917, déclenchent une révolution agraire et commencent à s’emparer des terres, du bétail et du matériel des domaines des hobereaux. »
Stéphane Courtois, « Guerre et totalitarisme », Communisme et totalitarisme, Perrin, Paris, 2009.

Lénine faisait l'éloge de la terreur avant 1914

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Lénine faisait l'éloge de la terreur avant 1914
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« L’éloge de la terreur par Lénine, qui a toujours revendiqué son jacobinisme et a pris comme un honneur d’être traité de Robespierre et ceci dès l’apparition en 1903 de la fraction bolchevique au sein du Parti ouvrier social démocrate russe, est bien antérieur à 1922, ou même 1917. Et même à 1914 : un des points que je voudrais montrer […] est que l’impact de la guerre mondiale fut négligeable sur la valorisation de la terreur par Lénine et qu’elle ne fut pas une rupture. »
Dominique Colas, « Lénine et la terreur de masse », Quand tombe la nuit, L'Âge d'Homme, Lausanne, 2001.

Lénine défendait déjà la terreur en 1905

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Lénine défendait déjà la terreur en 1905
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« La vaste révolte paysanne et urbaine qui secoue la Russie après la défaite historique de l’armée et de la flotte russes face au Japon en 1904-1905, incite Lénine à rentrer au pays. […] Dès ce moment, il insiste sur la nécessité de l’insurrection, de la terreur exercée par les masses et de la « guerre de partisans » – assassinat de membres de la police, attaques à main armée de banques et transports de fonds, etc. – organisée par le parti devenu un parti combattant dans le cadre d’une « guerre civile prolongée », prenant la forme d’une guerre sociale acharnée et appelant « une extermination implacable de l’ennemi ». »
Stéphane Courtois, « Guerre et totalitarisme », Communisme et totalitarisme, Perrin, Paris, 2009.
« C’est dans un texte de février 1905 que Lénine reprend à son compte la proposition du Pope Gapone – un leader ambigu qui était à la tête de la manifestation durement réprimée du 9 janvier, le Dimanche rouge – de combiner terrorisme individuel et terrorisme de masse pour lutter contre l’autocratie, et qu’il souhaite que, dans la révolution en cours, le mot d’ordre soit celui de la fusion du terrorisme et de l’insurrection de masse. Pour Lénine, le Dimanche rouge a été un guet-apens tendu aux ouvriers qui ont été massacrés. À la violence terroriste du pouvoir tsariste, il faut répondre par la violence terroriste du prolétariat organisé par le parti. Ainsi, en décembre 1905, Lénine appellera à l’insurrection à Moscou et il encouragera, pendant toute cette période, l’action des groupes de combat bolcheviques. Il entreprendra même de démontrer qu’Engels avait eu tort d’affirmer, en 1895, que l’époque des combats de barricade à la façon de 1848 était terminée : au contraire l’insurrection de rue reste une méthode pertinente et même la plus élevée des méthodes de combat insurrectionnel. Pour lui, les efforts pour organiser l’insurrection et la terreur de masse en 1905 et dans les années qui suivent sont une réponse à l’agression menée par le tsarisme en janvier 1905. Il approuve et fait approuver par le parti en 1906 toutes les formes de violence : les hold-up pour se procurer des fonds, mais aussi l’exécution de fonctionnaires tsaristes, les combats de partisans. »
Dominique Colas, « Lénine et la terreur de masse », Quand tombe la nuit, L'Âge d'Homme, Lausanne, 2001.

La brutalité de Lénine est à rechercher dans son idéologie

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La brutalité de Lénine est à rechercher dans son idéologie
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« Dans un article publié en 2001, j’avais insisté sur le fait que la guerre de 1914-1918 avait « brutalisé » la pensée de Lénine, en semblant légitimer la violence et la terreur que celui-ci mit en œuvre à partir de 1917. Or, comme Dominique Colas l’a souligné en réponse, la « brutalisation » initiale de la pensée de Lénine était bien antérieure. Elle renvoyait à la fois à l’idéologie léniniste et à la réalité de la violence sociale et politique dans la Russie tsariste. L’idéologie léniniste, élaborée dès les années 1890, proclamait la nécessité historique de la destruction de tous les groupes sociaux et politiques faisant obstacle à l’instauration du socialisme, y compris par la mise en œuvre du terrorisme individuel, du terrorisme de masse et de l’insurrection. »
Stéphane Courtois, « Guerre et totalitarisme », Communisme et totalitarisme, Perrin, Paris, 2009.
« La guerre ne constitue donc une circonstance susceptible de favoriser l’émergence du totalitarisme. Mais l’origine directe de celui-ci est d’abord à rechercher dans une idéologie, une vision du monde devenue, bien avant 1914, doctrine puis orthodoxie élaborées par des leaders révolutionnaires et leurs affidés – en l’occurrence Lénine et les bolcheviks. Cette idéologie ne doit pas être comprise seulement comme idée politique ou doctrine abstraite, mais comme « un ensemble d’idées traduisant des émotions fondamentales et capable de mettre en mouvement des populations entières ». Cette idéologie totalitaire nourrit les passions des masses : peur, colère, mépris, haine, désespoir, enthousiasme, espoir, foi. »
Stéphane Courtois, « Guerre et totalitarisme », Communisme et totalitarisme, Perrin, Paris, 2009.

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Références

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