Dépasser la complexité

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Écrit par Emmanuel-Juste Duits, et paru sur son blog « Tolérance active », ce texte présente l'intérêt d'une méthode faisant le tour des principales questions de société, afin de ne pas laisser les individus désemparés face à la pluralité et la technicité de ces questions.

Chacun vote sans avoir pu étudier à fond les différents programmes politiques, chacun croit en une religion ou opte pour l’athéisme sans avoir eu le temps d’étudier chaque option métaphysique, chacun fait des choix pratiques sans avoir pu étudier à fond les données contradictoires sur ces dossiers techniques… Comment sortir du labyrinthe ? Est-ce même possible ?

Face à des problèmes complexes

On peut se réfugier dans le déni, et considérer que toutes ces questions nous dépassent, et qu’on n’adoptera pas d’opinion tranchée. C’est le relativisme : la complexité sert alors de paravent pour ne rien décider… En réalité, cette attitude revient à choisir les modes de vie dominants. Je me dis qu’il est trop complexe de savoir si le bio est vraiment important ou non, donc je consomme l’alimentation industrielle standard ; je me dis que je n’ai pas temps d’étudier les différentes options politiques, donc mon choix s’oriente entre deux ou trois programmes (les plus connus et diffusés dans les médias mainstream) ; en ce qui concerne les religions, je me contenterais alors d’adopter celle qui a cours dans mon milieu familial, ou alors d’une sorte d’indifférence tolérante.

L’erreur intellectuelle et ses conséquences vitales

En bref, deux attitudes erronées sont souvent notre lot : ne pas choisir ; ou choisir ce qui est le plus simple, et demande le moins de recherches personnelles. Ces attitudes sont favorables à la survie à court terme, mais on se doute qu’elles nous nuiront à plus long terme. Toute erreur de jugement se paie, à un moment ou l’autre. Certes, je peux vivre de longues années en fumant, buvant, consommant une alimentation toxique, m’exposant des radiations nocives ; je m’empoisonnerai à petit feu et en subirai les conséquences à moyen terme, en maladie, dépression, voire mort prématurée.

Il en va de même des erreurs politiques et sociales. Une collectivité peut adopter un système économique erroné ; elle n’en paiera les conséquences qu’à moyen terme, par une crise endémique qui prendra tout à coup un tour dramatique, par des millions de chômeurs, une santé de moins en moins garantie, la montée des tensions sociales et des agressions… Bref, les erreurs politiques peuvent se payer par la ruine et la guerre civile, ou des catastrophes écologiques majeures. Et il en va de même des erreurs spirituelles. Je peux me sentir conforté et plein d’énergie dans une secte ; mais à terme, où me conduira ce choix illusoire ? Combien d’anciens disciples réalisent qu’ils ont perdu cinq, dix ou parfois vingt ans de leur existence à encenser un faux gourou, parti avec la caisse, ou mort fou, ou dont on découvre qu’il était un pervers pédophile ? Il en va de même des erreurs politiques, lorsqu’un militant s’aperçoit après des années que la cause qu’il défendait s’est révélée une dictature aux antipodes de ses magnifiques idéaux.

L’erreur religieuse est peut-être encore pire. Si Pascal a raison, si l’Église catholique ou l’Islam a raison, nous serons conduits à être jugés par le Divin après notre mort. Ce jugement n’est pas un événement que l’on peut prendre d’un cœur léger, puisqu’il peut nous conduire au Paradis ou à l’Enfer de tortures éternelles. On voit par ces exemples extrêmes mais pas caricaturaux que chacun a le plus grand intérêt à faire les meilleurs choix possibles, faute de payer un lourd tribut par la suite.

Qu’est-ce qu’une recherche valable ?

On pourrait définir trois moments dans la recherche :

  •  le moment où je découvre une question, un problème ;
  •  le moment où j’identifie et confronte les différentes thèses en présence ;
  •  le moment où, ayant adhéré à une thèse (ou à une explication possible), je l’étaye par de nouveaux arguments, faits, etc. Ce troisième moment peut aussi consister en ce que, submergé par une masse trop dense de discours contradictoires, j’opte pour le relativisme sans chercher à trancher.

Il est facile de voir que la première et la troisième étapes sont bien respectées : chacun de nous est assailli de nombreuses questions, des plus techniques aux plus métaphysiques… Les antennes relais sont-elles dangereuses pour la santé ? Quelles alternatives sera-t-il possible de trouver à l’énergie nucléaire ? Y a-t-il quelque chose de la conscience qui subsiste après la mort ? Et ainsi de suite… Face à ces questions, il est assez facile de trouver des livres et des sites à thèses. En politique, partisans de l’écologie se retrouvent sur des sites, tout comme partisans du libéralisme ; en religion, on trouve des sites athées, des sites catholiques, des sites musulmans, chacun développant à l’envi ses arguments sur des forums dédiés. Les livres reflètent des points de vue argumentés et plus ou moins partisans.

Agora

Ce qui semble le chaînon manquant, c’est celui de la confrontation méthodique des options. Existe-t-il des sites ou des livres impartiaux, qui mettraient en présence les différents arguments et permettraient de les décortiquer ?

Cette question est cruciale. Faute d’espaces suffisamment neutres et exhaustifs, chacun est obligé de se faire son opinion à partir de données et d’argumentations partisanes, et surtout « au petit hasard la chance ». À moins d’avoir des années à y consacrer, il est impossible d’étudier en profondeur chaque dossier qui présente une question débattue en écologie, économie, santé, métaphysique, sociologie, etc. Ce qui signifie que la plupart de nos opinions – à part sur un ou deux sujets où nous nous sommes créés une véritable culture personnelle – sont mal fondées, et tiennent plus au hasard, à notre milieu, aux types d’arguments sur lesquels nous sommes tombés, que d’une véritable recherche exigeante, méthodique et approfondie.

De par notre condition et par la complexité des dossiers, nous sommes cantonnés à n’avoir que des opinions fragmentaires et incertaines (sauf peut-être sur un ou deux sujets de prédilection), car il n’existe pas d’outil exhaustif permettant de confronter au mieux les différentes opinions possibles.

Proposition aux insatisfaits actifs

Insatisfaits par cette situation existentielle, ne faudrait-il pas chercher à créer de nouveaux outils pour qui ressent l’urgence de chercher la Vérité ? Au lieu de cela, nous préférons accomplir nos choix sans méthode, puis nous conforter dans nos opinions favorites. Il faut résolument tourner le dos à ce confort intellectuel et tenter une démarche opposée, qui nous confrontera aux dissonances cognitives. Il faut accepter que seule la mise en œuvre rigoureuse et implacable de cette démarche permettra de faire émerger quelques fragments de vérité.

Utopie

Nous proposons une autre voie : promouvoir une méthode généralisable et standard sur la plupart des grandes questions, qu’elles soient techniques, politiques, économiques, écologiques ou spirituelles.

Cette méthode devrait permettre de « faire le tour » des options proposées, des arguments pour et contre chaque option ; d’approfondir ces arguments pour les valider et les invalider ; tout ceci permettant in fine à chaque individu et citoyen de se déterminer, cette fois en connaissance de cause, sur les problèmes qui l’intéressent.

Une telle méthode est ambitieuse, voire utopique. Il ne s’agit pas moins que d’impulser une véritable révolution intellectuelle, de faire un saut majeur, de passer un cap… Au lieu d’en rester à une étape tâtonnante, complexe et chaotique du savoir, où chacun se débat tout seul avec ses questions et s’oriente tant bien que mal, nous pourrions redécouvrir le sens d’un véritable débat, dépassant la confusion, les peurs, les clivages, et mettant chacun au travail pour bâtir cette fameuse intelligence collective qui seule est à la mesure des défis de la complexité.

Textes d'Emmanuel-Juste Duits

  • Qu'est-ce que le débat méthodique ? : paru sur le blog « Tolérance active », ce texte décrit les motivations du débat méthodique et d'un site comme Wikidébats, face à la partialité des sources d'information et l'absence de confrontation des points de vue.
  • Appel au libre-examen et à la tradition de l’agora : paru sur le blog « Tolérance active », ce texte est un appel à renouer avec la tradition grecque qui remonte à Socrate et qui consistait à discuter rationnellement des croyances, sans censure ni réserve.
  • Dépasser la complexité : paru sur le blog « Tolérance active », ce texte présente l'intérêt d'une méthode faisant le tour des principales questions de société, afin de ne pas laisser les individus désemparés face à la pluralité et la technicité de ces questions.
  • Penser collectivement : paru à la fin des années 1990, comme un chapitre du livre L'homme réseau - Penser et agir dans la complexité, ce texte décrit de façon visionnaire les grandes lignes d'un site comme Wikidébats, ses motivations et ses enjeux, dans une société où n'existe encore aucun outil permettant de synthétiser, confronter et mettre à l'épreuve les grandes options politiques, philosophiques, religieuses et sociales.

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